Opale Campagnes

Archives => IdF - Sstrad - Carrion Crown => Livre 5ème: Les cendres de l'Aube => Discussion démarrée par: Dorothée le mars 26, 2013, 00:23:42 am

Titre: Chapitre 20 - Qui suis-je ?
Posté par: Dorothée le mars 26, 2013, 00:23:42 am
La nuit a recouvert l’immense statue du Mémorial d’Harrowstone lorsque Bartholomeu et Lyana apparurent. Sans hésiter, ils prirent en silence le chemin familier amenant au village. Lyana se sentait enfin chez elle. Tout était familier, elle connaissait chaque buisson, chaque détour du chemin mais en même temps tout semblait différent. Elle n’arrivait pas à voir ce qui avait changé, c’était diffus, c’était peut être simplement son regard à elle qui avait changé. Il s’était passé tellement de choses depuis qu’elle avait quitté son village avec les personnes venues pour l’enterrement de Pétros.
Pétros qui n’était pas mort et qui les avaient tous manipulés. Le seul bienfait qu’elle retirait de sa rencontre avec le professeur était ses compagnons de route. En quelques mois, ils étaient devenus ses plus chers amis, sans eux elle aurait abandonné depuis longtemps.
Bartholomeu prouvait encore une fois sa bonté en l’amenant ici. Elle savait que le sort utilisé lui coûtait énormément, qu’il devait puiser au plus profond de ses réserves mais il l’avait fait sans la moindre hésitation. Elle avait conscience de tout ce que le prêtre avait fait pour elle, pour la soutenir, elle savait ce qu’elle lui devait. Elle espérait qu’un jour elle pourrait le remercier comme il le méritait.

Ils arrivèrent devant la porte de l’épicerie de ses parents, Barth lui embrassa la joue et la laissa seule. Elle frappa à la porte, une voix masculine retentit :
« Qui est là ? Il est tard, on est fermé.
- Papa, c’est Lyana ! »

Un immense bruit de cavalcade se fit entendre et la porte s’ouvrit à toute volée. Martha, la mère de Lyana, se jeta dans ses bras en pleurs. La jeune fille ne résista pas et pleura à son tour en se blottissant contre sa mère. Luthko s’approcha et les enlaça toutes deux, les larmes aux yeux.
Dans le village, des lumières apparurent aux fenêtres, les villageois sortaient de leur maison pour savoir ce qui se passait chez les Avanaki. Le bruit du retour d’une des triplés fit rapidement le tour et tous trouvèrent une raison pour venir aux nouvelles.
La boutique familiale fut rapidement envahie par les voisins, on saluait la jeune fille, on commentait sa mine défaite, son manque visible d’appétit, on se plaignait qu’elle n’ait pas encore trouvé un beau mari pour lui faire de beaux enfants qui rendraient heureux ses grands parents. Lyana essayait de faire bonne figure, elle bouillait intérieurement, elle voulait parler à ses parents et n’en pouvait plus d’attendre. Au bout d’une heure, son père parvint à faire partir la dernière commère.

Ils s’installèrent tous trois devant la cheminée, après un instant de silence, ils évoquèrent la mort de Kira. Les larmes aux yeux, Lyana leur apprit que sa sœur était en paix. Elle est enterrée dans un jardin sous un rosier magnifique. Puis la rôdeuse posa la question qui lui tenait à cœur, qui justifiait sa venue.
« J’ai appris beaucoup de choses ces derniers temps, des choses qui m’ont affectée. Je me dois de vous poser des questions qui vont sûrement vous blesser mais j’en ai besoin. Je sais que je ne suis pas votre fille.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ! Bien sûr que tu es ma fille ! Vous êtes mes filles !, protesta sa mère.
- Vous êtes mes parents, c’est vous qui nous avez élevées, qui nous avez consolé, qui nous avez réconforté quand on faisait des cauchemars mais je sais que nous ne sommes pas vos filles biologiques. Je sais que nous avons été créées.
- C’est vrai. Ta mère ne pouvait pas avoir d’enfants alors quand ils sont arrivés avec vous trois, nous n’avons pas hésité, vous êtes devenues nos filles.
- Qui ? qui est venu ?
- Tu ne les connais pas. C’est un mage que j’ai connu quand j’étais étudiant, il était accompagné avec une femme de sa famille, une grande prêtresse.
- Adivion ? C’était Adivion Adrissant ?
- Oui, c’est ça. Comment le connais-tu ?
- Je loge chez lui, à Caliphas, en ce moment. C’est dans son jardin que Kira est enterrée. Il est l’oncle de Kendra Lorrimor, il était venu à Ravengro et m’a donné le cheval qui est resté un moment dans l’écurie. Il est un de ceux qui nous ont créés. Avec Pétros Lorrimor et le comte Alpone Caromarc.
- Quand nous étions étudiants, nous avions créé une créature, on appelle ça un homoncule. Il souffrait énormément et je l’ai tué. Je me suis rendue compte que ce que nous faisions était mal. Et je les ai quitté. Mais eux ont continué. Quand Adivion est venu ce soir là, j’ai compris qu’ils avaient fait quelque chose de terrible. Il semblait s’en vouloir énormément, la prêtresse qui l’accompagnait paraissait encore plus horrifiée. Avec ta mère, nous n’avons pas hésité et nous avons promis de faire de vous nos filles. Mais même sans cette promesse, vous êtes nos filles.
- Merci pour tout. On n’aurait pas pu avoir de meilleurs parents. Mais… quand Pétros est arrivé à Ravengro, vous avez insisté pour que j’aille lui parler. Vous saviez ce qu’il avait fait ! Pourquoi vouliez-vous que je lui parle ?
- C’était un homme bon ! Il avait fait une erreur et le regrettait. Il s’en voulait de ce qu’il a fait, il voulait se racheter. Il voulait savoir comment vous alliez.
- Comment allaient ses créations, c’est tout.
- Non, ma fille. C’était un homme bon, vraiment.
- Non, papa. Ce n’est pas un homme bon. Vraiment pas. Il a fait des choses horribles. Et il n’est pas mort, ce n’est pas lui qui est enterré au cimetière… »

Devant l’incrédulité de ses parents, elle dû insister pour les convaincre, mais elle finit par y arriver. Ils restèrent un moment sans parler, puis sa mère posa une dernière question :
« Et White ? Comment va-t-elle ? Nous n’avons pas de nouvelles, je suis inquiète. »
La jeune fille blêmit :
« Elle me hait. Elle a rompu le lien.
- Ne dis pas de bêtises, c’est impossible, vous avez toujours été liées.
- Elle a réussit. Je suis seule. »
Elle ne put retenir ses sanglots. Ses parents la prirent dans leur bras.
« Chuuuut… Nous sommes là… Tout ira bien… »

Elle resta un moment dans la douceur réconfortante de leur bras. Quand elle se redressa, elle aperçut une ombre derrière la fenêtre, elle ouvrit le carreau mais ne vit personne. Elle scruta la nuit mais elle n’entendit qu’un battement d’ailes. Sur le rebord de la fenêtre, il y avait des traces de chouette. White. Elle en était persuadée, c’était White derrière la fenêtre.

« Lyana, viens te coucher, j’ai préparé ta chambre.
- J’arrive tout de suite, maman. »

Elle regarda une dernière fois l’obscurité puis referma le carreau. Ce n’est que lorsqu’elle était dans sa chambre qu’elle se rendit compte que les traces montraient que la chouette n’avait qu’une seule patte. Horrifiée, Lyana comprit ce que ça voulait dire. Le tatouage de White était sur la cheville. Elle se l’était coupée pour trancher le lien qui les unissait. Lyana eut juste le temps d’atteindre le pot de chambre avant de vomir.

Au matin, elle descendit prendre le petit déjeuner avant de rejoindre Barth. Pour la première fois, sa mère ne fit aucun commentaire sur la mine défaite de sa fille.
Juste avant de se téléporter pour Caliphas, Lyana embrassa ses parents, elle leur dit au-revoir, mais elle savait qu’elle leur disait adieu. Elle était persuadée qu’elle ne reverrait plus.


****

Le silence du manoir était troublé par le bruit de crépitement du feu de cheminée. Les serviteurs invisibles alimentaient ce feu, même si le maître des lieux n’était plus là depuis des semaines maintenant. La chaleur du feu et sa lumière rendaient la pièce encore plus chaleureuse.
Un lit immense au bois exotique finement ouvragé dominait la pièce, la première fois que Lyana l’avait vu, le rouge lui était monté aux joues. Il paraissait si grand, il pouvait sans souci accueillir plus de deux personnes, la jeune fille ne voulait pas penser aux scènes qui avaient dues s’y dérouler… 
Elle détourna vite les yeux, ce n’était pour le regarder qu’elle était venue ici. Toute la pièce respirait l’opulence, elle ne s’approcha pas du secrétaire raffiné, ni du coffre qu’elle avait trouvé dans un coin reculé. Ils étaient fermés magiquement et elle n’avait pas les compétences pour les ouvrir sans danger.
Elle se dirigea vers la bibliothèque de bois sombre sculpté et parcouru du doigt les couvertures de cuir filigrané. Elle passa sur les essais écrits par Pétros, prit celui concernant les vampires, s’arrêta sur un livre décrivant le culte d’Urgathoa et le prit également. Elle avait bien conscience que d’autres ouvrages devaient être plus pertinents mais elle ne se sentait pas les capacités pour les comprendre. Elle n’avait jamais vraiment aimé les livres. C’était Kira qui adorait faire des recherches sur tout ce qui l’intéressait. Lorsqu’elles étaient enfant, pendant les heures d’étude, elle suivait White et faisait l’école buissonnière.
Elle s’assit dans un fauteuil de velours et commença à parcourir les ouvrages. Ses yeux clignaient sans cesse, elle se sentait épuisée. La bénédiction du Grand Prêtre de Pharasma remplissait son office, elle se sentait mieux, plus sereine depuis longtemps. Elle continua un moment sa lecture mais les lignes s’entrecroisaient de plus en plus, sa vision se brouillait.
Elle posa les livres sur une table basse et se leva.
Elle allait sortir de la pièce lorsqu’elle vit son propre visage. Elle s’approcha de l’immense miroir à l’encadrement d’argent et elle comprit les réflexions d’Arwyl, de Gibbs ou des esthéticiennes venues pour Céléna et Kendra.  Son teint était cireux, les joues creusées et des cernes sombres lui mangeaient la moitié du visage. Elle se regarda fixement, plongeant dans son propre regard.

Le souvenir des paroles de Martha, sa mère, remontèrent en elle : « Tu es notre fille ! N’en doute jamais. » Elle entendit la voix de Céléna et ce qu’elle lui avait dit : « Tu es une bonne personne. Tu es Lyana Avanaki, rien ne pourra changer ça. » La voix féminine de la paladine se mélangea à la voix grave de Majesté : « Tu es Lyana Avanaki, sœur de White Avanaki et de Kira Avanaki. Tu ne dois pas l’oublier. »
C’était si difficile. Comment faire ? Tout était si compliqué, il y avait eu tant de mensonges, de tromperies… A qui pouvait-elle faire confiance ? Toute la pièce dans laquelle elle était lui rappelait les mensonges qui la faisaient le plus souffrir. Le souvenir des mots de Majesté remonta à sa mémoire.
« C’est lui qui t’a confié à moi. Il tient énormément à toi. Il ne m’a pas donné à White ni à Kira. Elle serait peut être encore vivante s’il l’avait fait. Mais c’est à toi qu’il m’a confié. Crois ce que tu veux mais crois ce qui est juste. Tu dois grandir, Lyana Avanaki. »
Elle murmura devant la glace. « J’essaierai. J’essaierai de faire ce qui doit être fait. Il faut que j’essaie de devenir forte. »
La voix profonde de Sire Perséus résonna dans son esprit : « Essayer ne suffit pas. Le destin de l’Ustalav est entre vos main, jeune fille, et essayer ne suffira pas. »

Elle respira profondément, se regarda sans ciller, immobile, pendant de longues minutes, puis dit à voix haute : « Je suis Lyana Avanaki. Fille de Luthko et Martha Avanaki. Sœur de White et Kira Avanaki. Je suis le maître de mon destin. Je suis Lyana Avanaki. Et personne d’autre. »

Son regard était plus déterminé, plus dur. Elle recula, ferma la porte et se déshabilla avant de s’allonger dans l’immense lit de bois sombre. Elle s’endormit à peine la tête posée sur l’oreiller.